LüFî 'shop

LüFî 'shop _____Une essence d'imagination
Un recueil d'histoire
Paroles vibrantes et inspirantes
🥀🥀✨____

29/05/2026

8

~~FAKHANE

Je franchis la porte d’entrée à 23 h 30, exactement comme je l’avais annoncé à mon patron lorsque je lui avais demandé l’autorisation de m’absenter ce soir. Je m’étais rendue à une soirée d’adieu entre mes copines de la fac et moi. Les cours avaient définitivement pris fin, et chacune s’apprêtait à emprunter un autre chemin. Certaines quittaient le pays pour tenter leur chance ailleurs, tandis que d’autres planifiaient déjà leur mariage et parlaient d’enfants. Nous étions donc allées en boîte pour célébrer ces nouveaux départs. De mon côté, j’étais la seule à poursuivre dans la recherche. J’étais déjà engagée dans la préparation de mon doctorat, un choix que je comptais mener jusqu’à la soutenance. Elles en avaient profité pour me célébrer aussi, convaincues que je réussirais sans difficulté. Selon elles, j’étais l’intello de notre génération. Nous nous sommes vraiment amusées, même si, de mon côté, j’avais du mal à me lâcher. J’avais bien trop de fardeaux sur les épaules pour m’amuser comme une fille qui peut compter sur les autres pour résoudre ses problèmes.

J’entends les pleurs d’Ismaël depuis la porte. Je me dépêche d’aller voir pourquoi il est debout à cette heure alors qu’il a bien mangé avant de dormir.

— Chut !!! Calme-toi, mon champion. Fakhane sera là d’un moment à l’autre.
— Je suis là ! dis-je en apparaissant dans la pièce. Que se passe-t-il ?
— Il s’est réveillé depuis vingt-deux heures et refuse de se rendormir. Je lui ai pourtant donné son biberon de lait. Je lui ai chanté des berceuses et sorti tous ses jouets, mais monsieur ne veut rien comprendre. Sa grand-mère vient de retourner se coucher sous mon insistance.
— Avez-vous vérifié sa couche ?

Après avoir jeté mon sac dans le fauteuil, je récupère le petit qui s’accroche à moi comme si j’étais son sauveur. Ses pleurs s’estompent peu à peu.

— Viens là, mon cœur. Mon amour adoré. Attends un peu, voyons voir ta couche.

Je le fais coucher sur le divan et je jette un coup d’œil. Mais il suffit à peine que j’ouvre les boutons de sa grenouillère pour que l’odeur me fouette en plein nez.

— Bah voilà, il a fait popo.
— Mince ! Pourquoi n’y ai-je pas pensé ?
— Parce que vous êtes un homme, dis-je en riant.
— Comment ça ? demande-t-il en haussant un sourcil.
— Disons que vous, les hommes, avez une peur presque irrationnelle des couches sales. Dès qu’il s’agit de popo, vous trouvez toujours un moyen de vous éclipser.
— Je n’ai pas peur du popo de mon fils, marmonne-t-il en croisant ses bras sur sa poitrine.
— Donc vous pouvez le changer, là, maintenant ?

Il semble perturbé mais son orgueil d’homme le pousse à accepter. Nous partons donc en haut, dans son appartement, pour procéder au nettoyage d’Ismaël dans le canapé du salon. Je reste en retrait et j’observe la souffrance de mon patron à nettoyer les fesses de son fils sans s’en mettre partout. Comme pour lui mettre encore de la pression, Ismaël se met à gesticuler. Son père panique.

— Bon, là j’ai vraiment besoin d’aide sinon nous risquons d’en mettre partout.

J’éclate de rire et je le rejoins pour nettoyer Ismaël. Il insiste tout de même pour lui porter sa nouvelle couche et là il s’en sort plutôt bien.

— J’espère maintenant qu’il se rendormira parce que je tombe vraiment de sommeil.

Il m’arrache un sourire. Il part jeter la couche sale dans la poubelle juste à côté et revient. Je prends le bébé et le fais coucher sur mon épaule. Il n’en faut pas plus d’une minute pour qu’il dorme.

— Ta soirée a été belle ? me demande Monsieur Fadel en s’asseyant dans le fauteuil pendant que je continue de bercer son fils qui doit dormir profondément avant que j’aille le mettre dans son lit.
— Oui. Les filles se sont toutes bo**ré la gu**le. On aurait dit que c’était la dernière soirée de leur vie.
— Tu pourras maintenant te consacrer entièrement à ta thèse. À ce propos, où en es-tu ?
— Techniquement, j’ai terminé mes recherches. Mais il faudrait revoir certains détails avec les professeurs qui m’encadrent.
— As-tu déjà une date pour la soutenance ?
— Non mais probablement d’ici deux mois au maximum. Peut-être même le mois prochain. Je voudrais aussi clôturer ce chapitre le plus tôt possible.
— Ah c’est dommage. Nous ne serons pas là pour te soutenir. Ismaël et moi rentrons à la fin de ce mois.
— Ah oui ? Déjà ? Mais pourquoi si vite ? Je me suis beaucoup attachée à Namour.
— Je sais. Tu vas lui manquer aussi. Mais pas qu’à lui. Tu vas aussi me manquer. Je suis d’accord avec ma mère, tu as été une véritable bénédiction pour nous.
— À ce point ? J’en suis flattée.

Et je suis sincère. Entendre ces paroles me fait réellement chaud au cœur, moi qui suis une honte pour ma famille. Une autre famille me considère comme une bénédiction.

— Ta famille doit être fière de t’avoir. Elle sera présente à ta soutenance, je suppose ?
— Je n’ai pas de famille, monsieur.
— Mais tu m’avais dit que tes parents étaient en Guinée. Ou bien ils sont…
— (Riant) Non, ils sont bien en vie. C’est juste que… je me considère comme orpheline. Ma seule famille, c’est ma sœur, mais encore elle est coincée dans un mariage forcé “grâce à nos parents’’. Donc elle ne pourra être là non plus.
— Je vois un peu.
— Je ne comptais pas vraiment inviter quelqu’un. Je voudrais juste y aller et en finir.

Il hoche juste la tête.

— Je vais rentrer me coucher avec lui maintenant. Je crois qu’il dort paisiblement. Bonne nuit, monsieur.
— Bonne nuit, Fakhane.

Je rentre dans notre chambre et je fais coucher Ismaël sur le lit avant d’aller me rincer et de venir me coucher près de lui, où le sommeil m’emporte en quelques secondes.

J’ai laissé Ismaël dans le grand salon pendant que je termine de préparer le déjeuner de Monsieur Fadel, sa mère, Ismaël et moi. Je fais généralement vite pour laisser la cuisine aux autres. Ça m’évite de subir leurs piques qu’ils n’hésitent pas à me lancer à chaque carrefour.

Ismaël pousse subitement un cri depuis le salon. Je jette littéralement le couteau que j’avais en main dans le lavabo et je cours vers lui en essuyant mes mains sur mon jean. Je le trouve pleurant à chaudes larmes. Il court se jeter dans mes bras quand il me voit. Je remarque la présence de Bintou qui n’était pas là quand je laissais le petit seul.

— Que t’arrive-t-il ? je demande au bébé.

Il se tient la joue d’une main et pointe Bintou de l’autre.

— Que s’est-il passé ? je demande à la concernée.
— Tu oses me demander des explications parce que j’ai corrigé le fils de mon mari, donc mon fils ?

Mon sang fait un tour.

— Tu l’as quoi ?
— Je l’ai giflé parce qu’il a pris mon portable pour jouer avec et l’a jeté par terre. On doit lui apprendre les bonnes manières. Les enfants ne doivent pas toucher les choses des grands.

Cette scène me rappelle trop ce que Nakany et moi avions vécu avec notre marâtre. Je pose le petit dans le fauteuil et j’arrache le portable des mains de Bintou. Je le fracasse contre le mur. Elle hurle.

— J’ai cassé ton portable. K'ai dorr ma (Viens me frapper).
— Mais tu es malade ???

Elle fait à peine un pas vers moi que je lui flanque une gifle. Elles peuvent me provoquer que je ne dirai rien. Mais on ne touche pas aux enfants. Elle veut encore revenir vers moi mais je lui saisis les bras puis la pousse dans le fauteuil. Elle se met à hurler et Monsieur Fadel, qui se reposait, descend en courant.

— Imbécile ! Chienne ! Tu oses me frapper pour un enfant sorcier ? Un enfant qui a presque deux ans et qui ne sait toujours pas parler est un petit démon.
— Je vais t’en donner, moi, "du démon". Khadj bi (Chienne) !

Je fonce sur elle quand mon patron m’attrape rapidement par la taille et me ramène en arrière.

— Calme-toi, Fakhane !
— Comment ose-t-elle taper Namour ? je hurle en me débattant.
— Elle a quoi ?

Il me retourne face à lui et moi je suis à deux secondes d’exploser.

— Elle a tapé Ismaël.

Il serre les dents.

— Je vais régler ça. Mais toi, calme-toi.
— Je vais la frapper.

Il pouffe de rire et baisse la tête.

— Fadel, tu ris ? Alors qu’elle a cassé mon portable et qu’elle m’a giflée, moi, ta femme.
— Après ce que tu as fait et ce que je t’ai entendu dire sur mon fils, tu devrais la fermer et te faire petite. Tu oses traiter mon fils de démon ?
— Non, je n’ai jamais dit ça.
— Je vais appeler mes oncles pour leur dire quel genre de femme tu es.
— Et moi je leur dirai que tu sors avec la boniche. Tu me trompes sous mon nez.
— Fais ce que tu veux. (À moi) Fakhane, range les jouets du petit. On sort manger.
— Mais j’étais en train de cuisiner.
— Tu continueras à notre retour. Ferme tout. Nous passerons récupérer maman à son magasin.

Il soulève son fils et remonte. La c***e ramasse son portable et part en me lançant une tonne d’injures. Je mets de l’ordre dans le salon puis range tout ce que je faisais dans la cuisine. Monsieur et Ismaël reviennent et nous sortons. Je reste derrière avec mon petit chou pour jouer avec lui et lui faire oublier cette mauvaise scène de tout à l’heure. Je croise par moment le regard de Monsieur Fadel dans le rétroviseur.

— Merci de l’avoir défendu avec autant de hargne, me remercie-t-il.
— Je déteste la maltraitance infantile.
— Tu l’as déjà vécue ?
— Oui. Jusqu’à ce que je fuie la Guinée pour me réfugier au Sénégal chez ma défunte grand-mère.
— Je comprends mieux.

Il me fait un sourire compatissant et se reconcentre sur la route.

Après ce copieux déjeuner suivi d’une bonne glace en dessert, nous rentrons à la maison. Mais une fois devant le grand portail, je vois dans un flash Madame Kadi qui disparaît à la seconde. J’ai cru même rêver au point de cligner des yeux. Puis tout à coup, le moteur de la voiture s’éteint et refuse de redémarrer. Nous avons pourtant fait le plein en venant. Je descends en même temps que monsieur, qui me demande de lui rapporter de l’eau. Je laisse Ismaël dans les bras de sa grand-mère et je cours prendre de l’eau à la cuisine. En me rapprochant, j’entends des gémissements. Je ralentis automatiquement mes pas et marche sur la pointe de mes pieds pour aller voir qui fait les bêtises dans la cuisine.

— Danna moll, ma jolie. Sa yaram dafmay doflo. (Tu es bien foutue, ma jolie. Ton corps me fait perdre la tête.)

Oh, purée de pommes de terre ! C’est Moussa, le frère aîné de Monsieur Fadel, et Bintou, la supposée épouse. Ils couchent ensemble ? En plus dans la maison de Monsieur Fadel ? C’est dégoûtant. Je prends tout de même mon portable pour les filmer. Ça sera ma pièce à conviction, au cas où ils nieraient les faits. Je les filme très bien puis je range mon portable. Quand je me racle ensuite la gorge, tous deux sursautent au point où Bintou se retrouve au sol.

— C’est donc ce que vous faites dans le dos de monsieur ?

Les deux se mettent à me supplier de ne rien dire. J’éclate de rire.

— Mon silence a un prix.
— Dis ce que tu veux et je te le donne, s’empresse de répondre Moussa.
— 100 000 F CFA.
— Eh, je n’ai pas ça actuellement. Il est sur mon compte. Je crois que j’ai juste 50 000 F CFA sur moi en liquide.
— Donc tu me les donnes, ensuite tu me transfères le reste.
— Tu promets de ne rien dire ?
— Je suis juste une nounou. Les choses de cette famille ne me regardent pas.
— Donne-moi un instant.

Il remonte bien son pantalon duquel il fait sortir les 50 000 F CFA qu’il me tend. Je lui montre ensuite mon compte mobile money pour qu’il me transfère le reste. Je déplace l’argent dans mon compte d’épargne. Au même moment, Monsieur Fadel et sa mère arrivent.

— Fakhane, je venais te dire de ne plus apporter l’eau. La voiture a redémarré.

Il remarque le silence et la gêne dans la pièce. Il promène son regard entre nous.

— Que se passe-t-il ?

Les deux tourtereaux me regardent. Je les regarde moi aussi.

— Je les ai surpris en train de coucher ensemble ici dans cette cuisine.

Ils se mettent à hurler et à me lancer des insanités, niant évidemment tout en bloc. Je sors mon portable et montre la vidéo à Monsieur Fadel en augmentant le volume pour que tout le monde entende bien. Maman Rama aussi est là. Moussa fonce sur moi mais son frère l’arrête et le pousse.

— Tu ne la touches pas.
— Dis-lui de me remettre mon argent.
— Je ne donne rien. Tu pensais pouvoir acheter mon silence avec 100 000 F CFA ? Je garde ça en guise de dédommagement pour la dernière fois où tu as essayé d’abuser de moi.
— Je vais de ce pas appeler les oncles, lance Monsieur Fadel avant de prendre le chemin du salon.

Nous le suivons tous. Les deux amoureux ne cessent de faire de grands bruits. Bintou pleure tandis que son amant tente la carte des menaces. Tante Sata fait, elle aussi, son entrée. Elle dormait certainement, à voir sa mine.

— Il se passe quoi ici ?
— Il se passe que ton fils couche avec Bintou, répond Monsieur Fadel. En toute honnêteté, ça ne me fait ni chaud ni froid. Ils peuvent même se marier mais il faut que les familles soient informées.

L’atmosphère devient rapidement bruyante. Tout le monde parle en même temps pendant que Monsieur Fadel manipule son portable.

— Ça suffit !!! les fait-il taire. J’ai déjà envoyé la vidéo via WhatsApp à tous nos oncles. Maintenant, ramassez toutes vos affaires et dégagez de cette maison. Il est temps pour Moussa de se prendre une maison et de fonder une famille.
— Ton fils nous met à la rue et tu ne dis rien ? lance tante Sata à maman Rama.
— Que veux-tu que je dise quand ton fils a commis une telle bêtise ? lui répond maman Rama.
— Ah bon ? C’est ce que tu dis ?
— Arrête de mêler ma mère à ça, intervient Monsieur Fadel. Fous-lui vraiment la paix pour une fois dans ta vie.
— Tu ne la défendrais pas si tu savais ce qu’elle avait fait.
— Arrête, Sata, lui dit maman Rama. Pour une fois, assumez vos bêtises.
— Dans ce cas, assume aussi le meurtre de ta belle-fille que tu as commis. Dis à ton fils que c’est toi qui as tué sa femme en la poussant depuis le premier étage.

~~FADEL

Un silence tombe et une tension se fait palpable. J’ai dû mal comprendre. J’attends que mère réplique mais rien ne vient.

— Tu veux mettre cette responsabilité sur ma mère, pourtant mon sixième sens me dit qu’il s’agit de toi et tes acolytes, je réponds pour défendre ma mère.
— Demande donc à ta mère. Demande-lui de t’expliquer ce qui s’est réellement passé.
— C’était un accident, hurle ma mère en éclatant en sanglots. Je n’ai pas voulu la pousser.

Les yeux hagards, je me tourne lentement vers ma mère. Elle fuit mon regard et, contre toute attente, elle se met à genoux et veut m’attraper les pieds. Je recule.

— Maman ! Je ne comprends pas.

Fakhane prend rapidement Ismaël et monte les escaliers.

— Kadi nous a surpris en train de nous chamailler et elle voulait descendre t’appeler. J’ai juste essayé de l’en empêcher et elle a glissé sur sa robe alors que je la tirais vers moi. C’était un terrible accident.
— Et tu aurais dû me le dire.
— Je craignais que tu ne veuilles plus rien savoir de moi. Que tu coupes tous les ponts avec moi. Je te demande pardon.
— Dis-lui également que Mamadi SOW n’est pas son vrai père, lance de nouveau tante Sata.
— Non, ne l’écoute pas !
— De lui apporter les preuves ?

C’est plus que je ne peux entendre. Le choc et la déception me poussent à tous les planter là et à monter dans mon appartement. C’était donc ma mère la responsable de la mort de ma femme ?

Je l’entends me suivre jusque dans mon salon. Je reste dos à elle.

— Lamaan, écoute-moi ! Je n’ai jamais voulu faire de mal à Kadi. Je l’aimais beaucoup. Ce qui s’est passé était un accident.
— Tu aurais dû tout me dire, je hurle en faisant volte-face. Pourquoi, maman ?
— J’avais peur que tu me détestes alors que c’était un accident.
— Quand c’est un accident, on explique. Dis-moi pourquoi tu l’as poussée de manière intentionnelle ? Parce que vu la hauteur des escaliers, je ne pense pas que la tirer avec tes faibles forces aurait pu la projeter.
— Je, elle, elle était agitée. Elle voulait coûte que coûte te fait venir pour… pour.
— M’appeler pour quoi faire ? Que devrais-je savoir pour qu’elle puisse vouloir me parler d’urgence ce jour-là ?
— Je je je…
— Pour papa, c’est vrai ?
— Je n’ai jamais trompé ton père.
— Alors c’était quoi le souci ? Je gronde encore plus.

Elle ferme la bouche et baisse la tête.

— Il y a donc autre chose que tu refuses de me dire. Dans ce cas, je veux que tu restes loin de moi.
— Lamaan !
— TU REFUSES DE ME DONNER LES RÉELLES RAISONS DE LA MORT DE MA FEMME, DONT TU ES RESPONSABLE, ET TU VEUX QUE JE TE REGARDE ??? Je ne peux pas te mettre en prison parce que tu es ma mère. Mais je ne veux plus rien avoir avec toi. C’était pour passer encore un peu de temps avec toi que j’ai légèrement repoussé la date de mon départ, mais je vais rentrer le plus tôt possible pour ne plus te voir. Lorsqu’Ismaël sera grand, je te l’enverrai pour que tu lui expliques les circonstances de la mort de sa mère. Peut-être qu’à lui tu auras plus le courage de dire la vérité.

J’entre dans ma chambre et claque la porte. J’ai affreusement mal au cœur de découvrir que ma mère a provoqué la mort de ma femme. Et la manière dont je l’apprends n’arrange pas les choses. Je refoule mes larmes de toutes mes forces, pourtant je ne parviens pas à me retenir de pousser un cri et de cogner dans le mur. Je ne supporte plus d’être dans cette chambre. Tout me la rappelle. Chaque jour je luttais, mais aujourd’hui je ne supporte vraiment plus d’être là. Je sors sur la terrasse de mon appartement et je m’installe dans l’un des transats en bois.

~~FAKHANE

Depuis le scandale de ce midi, mon patron n’a plus quitté la chaise sur la terrasse. Il n’a ni pris son dîner ni dormi dans son lit. Il est vingt-trois heures et il dort dans le transat. Et puis il y a moi qui n’arrive pas à dormir. Je suis peinée pour mon patron. Moi-même cette nouvelle m’a profondément affectée. Je n’imagine pas sa peine à lui.

Je porte mes sandales puis sors de la chambre. Je regarde encore de loin mon patron dormir. Je souffle et me rapproche de lui. Je reste un peu en retrait.

— Monsieur ? Monsieur, vous devez rentrer vous coucher, sinon vous aurez des douleurs au dos. (J’avance plus près de lui.) Monsieur !

Je pose ma main sur son épaule pour le réveiller car ça se voit qu’il n’est pas confortablement couché.

— Monsieur !

Il me prend la main alors que je veux la retirer et, contre toute attente, il y pose un ba**er. La surprise devant ce geste me rend immobile.

— Reste près de moi !

Je le regarde, encore plus surprise, et je constate qu’il a les yeux toujours fermés. Soudainement, il me tire le bras et je tombe sur lui, mon visage se retrouvant juste devant le sien. Là, il ouvre les yeux. J’ai le souffle court les minutes qui suivent. Est-ce dû au choc ? À la surprise ? À l’incompréhension ?

— Elle m’a dit qu’elle t’avait choisie.

Qui ? lui aurais-je demandé, si je n’avais pas perdu l’usage de la parole. Il glisse son doigt sur la commissure de mes lèvres et referme ses yeux. Je reste encore immobile jusqu’à ce que je sente sa respiration devenir régulière. Il s’est rendormi. Je me relève et je file de là. Plutôt que de retourner dans la chambre auprès d’Ismaël, je descends à la cuisine. J’ai besoin de souffler après ce court épisode. Je suis troublée, je ne le nierai pas. J’ai déjà eu des rapports très personnels avec des hommes ; mais jamais aucun ne m’avait autant perturbé l’esprit. Et Dieu seul sait combien je suis très difficile à émouvoir. Je ne suis pas du genre à m’émoustiller devant un homme. Avec mes ex, j’étais pratiquement la petite amie très rigide, très directe, qui ne tolérait pas les bêtises et le manque de respect sous aucune forme. Aucun compliment et aucune attention ne pouvaient me faire frémir. Me faire plaisir, oui, mais pas au point de planer dans les nuages. Pourtant ce soir, j’ai ressenti des sensations qui me sont étrangères. Je me rappelle des mots de Nakany ce jour où elle m’a appelée pour me parler de sa rencontre avec son fameux voisin. J’ai ressenti exactement tout ce qu’elle avait décrit.

Un bruit me fait revenir sur terre. Je range le verre que je tenais et je vais voir. Maman Rama tire difficilement ses deux valises.

— Maman ? Où pars-tu à cette heure et avec tes valises ?
— Je rentre chez moi en Guinée. J’ai pu avoir un vol pour cette nuit. Je dois me rendre maintenant à l’aéroport. Mon fils ne veut plus me voir.
— Mais reste au moins pour essayer de lui expliquer.
— Cette histoire pourrait déboucher sur d’autres problèmes beaucoup plus complexes à gérer. Je préfère m’en aller, histoire de lui laisser le temps de digérer.
— C’est peut-être maladroit de te le demander mais… que s’est-il réellement passé ?

Elle baisse la tête puis me regarde de nouveau.

— Ce jour-là…

FLASH-BACK

« Donc tu laisses sciemment ton fils souffrir pour je ne sais quel secret ? Mais tout ça prendra fin aujourd’hui. Ce secret sera dévoilé pour qu’on en finisse une bonne fois.

Elle tourne les talons mais je la retiens en lui attrapant le bras. Si elle va appeler Fadel, il insistera pour connaître toute la vérité et je ne sais pas si ces gens voudront la fermer.

— S’il te plaît, ne l’appelle pas et ne lui dis rien.
— C’est quoi ce secret plus important que le bonheur de ton fils ?
— Fadel n’est pas le fils de son père, lance Fatou contre toute attente.

Sa mère la tape pour la réprimander et moi je ne me retiens pas de lui donner une gifle. Au même moment, Kadi passe près de moi dans le but d’aller tout déballer.

— Non, attends, je vais t’expliquer.

Dans un geste brusque pour la retenir, je la pousse en arrière. Vacillante, elle trébuche sur le pan de son boubou et, sans que je comprenne comment, passe par-dessus la balustrade. »

FIN DU FLASH-BACK

Je suis encore plus choquée par ce que je viens d’entendre.

— Fadel n’est pas…
— Je n’ai jamais trompé mon mari. C’est la seule chose à retenir.
— Alors c’est quoi ce secret ? Et pourquoi ne pas tout lui avouer pour résoudre les choses ?
— J’espère être déjà morte lorsqu’il découvrira tout ce que je lui cache. Mais, s’il te plaît. (Elle m’attrape la main.) S’il y a possibilité que tu restes dans la vie de mon fils et de mon petit-fils, ne les quitte pas. Tu leur fais beaucoup de bien.

Un klaxon se fait entendre dehors.

— C’est mon taxi. J’espère te revoir un jour, me dit-elle chaleureusement.

Elle prend une valise. Je l’aide avec les deux autres valises jusqu’à son taxi. Elle s’installe et je la regarde partir. Je me souviens des paroles de la défunte Madame Kadi SOW. Elle avait dit que Monsieur Fadel ne supporterait pas certaines révélations. Après celle d’aujourd’hui, il y a encore une plus grosse vérité qui risquerait définitivement de briser la relation mère-fils si je m’en tiens aux propos de maman SOW.

Par réflexe, je regarde en haut et je vois Monsieur Fadel qui regarde la scène depuis la fenêtre de sa chambre. Il referme le rideau puis éteint la lumière. Si je savais que cette journée se terminerait ainsi, j’aurais fermé ma bouche.

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29/05/2026

6

~~NAKANY

J’ai passé la plus belle nuit de toute ma vie. J’ai fait des rêves fantastiques dans lesquels je veux rester à jamais. Il n’y avait pas mes parents, il n’y avait pas Sékou. C’était juste moi et Aziz en train de vivre l’amour dans toute sa splendeur. Oh que c’était magnifique ! Je souris de nouveau, couchée dans le lit d’Aziz. Ça fait un moment que je suis réveillée mais je refuse de sortir de ce lit. Je ne veux rien d’autre que rester ainsi.

— Ton café finira par refroidir, mademoiselle qui passe son temps à sourire dans son sommeil.

Je tourne la tête vers lui en souriant encore plus. Il est appuyé sur la grande commode et me regarde en tenant une feuille vierge.

— Ton café doit avoir refroidi. Il est presque dix heures.
— Dix heures ? Oh mon Dieu ! J’ai trop dormi.

Je remarque son regard amusé sur moi et j’ai honte.

— Tu n’as plus le droit d’avoir honte, madame. Pas après cette nuit époustouflante.

Je me mords la lèvre inférieure. Je veux sortir du lit mais j’ai honte de me retrouver nue devant lui. J’étais pourtant très déterminée hier. MDR !!! Il se décolle de la commode, pose la feuille et me rejoint dans le lit. Assit devant moi, il passe sa main dans mes cheveux laissés au vent.

— J’adore tes cheveux ! Ils sont si longs. Je voudrais les caresser tout le temps.

Je me contente de sourire.

— Ma Kany.

Mon sourire devient encore plus large. Il sait y faire, le mec.

— Tout ce que je t’ai dit hier pendant qu’on faisait l’amour, je le pensais. Tu me plais réellement.
— Toi aussi, Aziz.
— Mais nos réalités sont littéralement opposées. Je vis sur un autre continent. Je viens rarement en Afrique et, jusqu’ici, les relations à distance ne se sont pas bien passées pour moi.
— Je sais, dis-je tristement.
— Nos chemins vont certainement se séparer ce lundi car je rentre. Mais j’espère du plus profond de mon âme que nous nous reverrons un jour pour poursuivre notre idylle. Toutefois, je ne peux rien te promettre pour l’avenir, et je veux que tu te sentes libre de construire ta vie comme tu l’entends. Ne m’attends pas s’il te plaît. Je n’ai pas joué avec toi. Ce petit moment ensemble était réel et ça compte pour moi. Je voudrais donc encore profiter de cette journée avec toi : d’abord une do**he à deux, ensuite tu iras gérer ce qu’il faut chez ta tante, puis nous irons en ville. Je t’avais promis un restaurant.
— D’accord.

Il se lève et me soulève dans ses bras jusque dans la do**he. Je suis déjà en tenue d’Ève donc c’est à lui de retirer sa culotte chasseur et son débardeur. Le voir nu, dans toute sa masculinité, m’excite. Il sourit puis prend son éponge qu’il savonne avant de me la passer sur le corps. Le mec me lave carrément. Ça me fait éclater de rire. Il me lave les jambes, remonte lentement entre celles-ci et s’arrête quand il atteint mon intimité. Il ne frotte plus avec l’éponge, il frotte doucement avec ses doigts. Je souffle, de plus en plus excitée. Il passe son autre main dans mes cheveux et m’embrasse dans le cou.

— Tourne-toi ! susurra-t-il.

J’obéis telle une soldate devant son commandant. Il ouvre l’eau sur nous et toute la mousse disparaît de mon corps. Aziz parcourt mon cou et mes épaules avec des ba**ers en ramenant ses doigts là où ils avaient été il y a quelques secondes.

— Da nga rafett, Nakany (Tu es tellement belle, Nakany) !

Il fait suivre sa phrase par une pénétration profonde de son phallus. Il me fait l’amour, différemment d’hier : moins de douceur, davantage de fougue, porté par une vigueur qui ne cherche plus à se contenir. Sa main libre m’attrape le cou pendant qu’il va et vient en moi. C’est tellement bon que je me lâche dans mes gémissements. Je ne les retiens pas. Je ne le peux d’ailleurs pas. Ce que je ressens est beaucoup trop intense pour que je puisse me taire. Je me cambre davantage, m’offrant encore plus à lui. Il a compris le message et il ne se fait pas prier. Mais nous sommes bien assez vite, à mon goût, frappés par des orgasmes violents qui nous font râler tous les deux, ensemble. Nous restons immobiles quelques secondes à reprendre nos souffles, il se rapproche ensuite puis me serre contre lui.

~~AZIZ LAMAAN THIAM

Je ne sais pas ce qui m’arrive avec cette petite. Elle a quelque chose qui m’a séduit dès le premier regard et depuis je n’arrive pas à me la sortir de la tête. J’aurais tellement voulu la rencontrer dans d’autres circonstances. Certainement que ça aurait marché entre nous. Du haut de mes 32 ans, je n’ai jamais autant été accro à la présence d’une fille. Je veux voir Nakany chaque seconde, si bien que quand elle rentre chez sa tante, je compte les minutes avant notre prochaine rencontre.

Avant de nous rendre au restaurant, pour le déjeuner, je l’emmène dans l’une des chaînes privées du pays, où bosse ma meilleure amie.

— Que fait-on ici ?
— Je veux te faire visiter un plateau de télévision, vu que c’est ton rêve d’être une journaliste. Ça pourrait te motiver à te battre pour ton rêve. Viens.

Je salue tous ceux que je rencontre. Ils me connaissent, pour la plupart. Je me rends directement dans le bureau de Maureen. Elle a un casque autour du cou et met fin à un appel.

— Salut, mon cœur ! je la salue en l’enlaçant.
— Ça va toi ?
— Ouais. Je voudrais te présenter quelqu’un. (Je tire Nakany) Je te présente Nakany. Nakany, elle, c’est Maureen, ma sœur d’une autre mère. Elle dirige cette équipe avec maestria.
— Arrête de me flatter. Enchantée, Nakany.
— Moi aussi.

Elles se font la bise. Je demande à Maureen de nous faire visiter les lieux. Elle accepte de me rendre ce service et nous conduit sur le plateau d’une émission en cours. Nakany est tout éblouie.

— J’aimerais tellement être un jour devant les caméras.
— Et tu y arriveras, si tu ne renonces pas à ton rêve. Tu as un visage fait pour passer à l’écran.
— Merci !

Nous ne restons que trente minutes pour ne pas trop prendre le temps à Maureen. Ensuite, nous partons directement dans mon restaurant préféré.

Après le restaurant, je la conduis chez une connaissance qui vend des appareils électroniques, mais je lui demande de rester dans la voiture. Dès que mon ami me voit, il sort mon colis et je me retourne. J’ai longtemps vécu ici et même si je vis en ce moment en France, je garde toujours mes repères ivoiriens ainsi que mes connaissances.

— Tiens, c’est pour toi.

Elle ne comprend pas mais prend le paquet et l’ouvre. La surprise déforme ses traits.

— Tu as dit que c’était pour moi ?
— Oui, madame.

Elle sort l’ordinateur portable et le contemple, ensuite le portable Samsung.

— Mais… c’est pourquoi ? Serait-ce en guise de compensa…
— Non, loin de là. Je te l’ai dit, tout ce qui s’est passé entre nous compte beaucoup pour moi. Ok, c’est bref et ça n’a l’air de rien, mais ça compte à mes yeux. Tu comptes. Je t’offre ces appareils pour que tu gardes un souvenir de moi, de notre rencontre, de ce que nous avons partagé ensemble. Aussi, c’est pour que tu puisses te former en ligne sur des choses que tu souhaiterais apprendre. Presque tout s’apprend aujourd’hui sur le net, YouTube par exemple. Je ne veux pas que tu renonces à tes rêves, à tes ambitions. Même si tu ne fais pas ce dont tu as toujours rêvé, tu peux au moins te tourner vers un secteur dans lequel tu seras épanouie. Ce que je souhaite pour l’avenir, c’est d’entendre parler de toi comme d’une femme influente en Guinée.

Ses yeux qui étaient brillants finissent par laisser couler des larmes.

— C’est la première fois que quelqu’un d’autre que ma sœur se préoccupe autant de moi et de mon avenir. Merci beaucoup.

Je ressens une subite envie de la protéger, l’empêcher de pleurer encore. Je descends de ma voiture, la contourne, puis l’invite à sortir pour la prendre dans mes bras. Elle pleure de plus belle, comme pour évacuer un énorme chagrin. Je ne sais pas grand-chose à propos d’elle, mais je peux nettement deviner qu’elle n’a pas une vie heureuse, pire, qu’elle n’a pas des moments de bonheur auxquels s’accrocher pour se battre. Mince ! Pourquoi notre histoire doit elle être si courte ?

— J’aimerais tellement te garder près de moi. Ton innocence, ta pureté, ta naïveté, toutes ces choses m’ont fait craquer pour toi. J’espère que tu ne m’oublieras pas.
— Impossible.

Elle se blottit encore plus contre moi. Je lui relève la tête pour goûter à ses douces lèvres pulpeuses avant que nous ne reprenions le chemin de la maison.

~~FAKHANE

J’ai mis le petit dans la chambre de sa grand-mère pour sa sieste et moi je profite de l’air naturel sur la terrasse, à l’arrière de la maison qui donne sur le jardin. Je scrolle sur le net et discute en même temps avec Nakany. Je finis par m’endormir. J’ai passé toute la nuit à bo**er. C’est bientôt la fin des cours, sans compter que je dois préparer ma thèse. J’aurais pu attendre un an ou deux avant de le faire. Mais je préfère m’y mettre maintenant, pour avoir la possibilité de décrocher rapidement un emploi avec un bon salaire. Cela me permettrait enfin d’être une femme pleinement indépendante et de ne plus subir ces petits boulots épuisants et mal payés. Je veux vivre bien, dans un bel appartement, avec une petite voiture et, en plus d’avoir un emploi stable, gérer mes propres activités. Si j’atteins cet objectif, je pourrai sortir ma sœur de ce fichu mariage. Elle ne me le dit pas directement, mais je la sais malheureuse. Si je suis bien assez stable financièrement, je pourrais plus aisément la tirer de là, même en passant par une procédure judiciaire. Elle sortira de ce mariage sadique, qu’il pleuve ou qu’il vente.

Dans mon sommeil peu profond, je sens quelque chose remonter le long de ma jambe. Je la bouge une première fois, mais la sensation persiste. J’entrouvre alors les yeux pour comprendre ce qui se passe et c’est avec consternation que je le vois : le frère aîné de Monsieur Fadel penché au-dessus de moi, à me caresser la jambe. De son autre main, il se tient l’entre-jambes.

— Non mais c’est quoi ces c***eries ? je m’écrie en me levant brusquement de la natte sur laquelle j’étais.
— J’ai trop envie de toi. S’il te plaît, donne-moi un coup.
— Ça ne va pas chez toi ? Espèce de malade mental.
— Moi malade mental ? C’est à moi que tu dis ça ? Je vais te montrer ma folie.

Il se jette sur moi et tente de me renverser sur la natte, certainement pour abuser de moi, mais c’est mal me connaître. Je me détache de son emprise et je lui donne un coup violent dans les burnes. Il hurle en se les tenant. Bintou, la seconde femme de Monsieur Fadel, et l’une des jumelles accourent. Sans chercher à comprendre ce qui se passe, elles se jettent sur moi aussi en voyant l’autre couillon pleurer. Pour la première fois depuis que je suis là, je me permets de leur donner des coups. Elles reçoivent chacune de très belles gifles et des coups de pied. Elles appellent l’homme au secours mais celui-ci est bien trop occupé à vérifier l’état de ses bijoux de famille. Je continue d’administrer une correction aux deux f***es quand je me sens soulevée par-derrière.

— Que diable se passe-t-il ici ?

C’est Monsieur Fadel. Je mets de l’ordre dans mes tenues.

— Vous m’expliquez, Fakhane ? Je reviens de voyage et je vous trouve en pleine bagarre.
— Demandez à votre frère aîné. Il a essayé de me violer. Je me suis simplement défendue et ces deux f***es viennent me tomber dessus sans rien demander comme si elles n’attendaient qu’une occasion pour le faire.
— C’est vrai, ça ? demande Monsieur Fadel en se tournant vers son frère qui grimace toujours de douleur.
— Tu oses me regarder pour me poser une question aussi stupide ? s’énerve-t-il. Qu’ai-je à fo**re avec une boniche alors qu’il y a des filles de bonnes familles qui me courent après ? J’ai une copine, je te signale.

Monsieur Fadel me regarde de nouveau. Je n’essaye pas de contredire son frère. Je croise mes bras sur ma poitrine et je le regarde droit dans les yeux. Il baisse les yeux avec embarras. Je comprends qu’il me croit.

— Fakhane, retournez à l’intérieur. Et je ne veux plus jamais vous voir vous bagarrer avec qui que ce soit.
— Elle doit se mettre à genoux et me demander pardon pour m’avoir agressé alors que je ne faisais que lui parler simplement, impose le frère aîné.
— Kane lay djegeulou ? (M’excuser auprès de qui ?) Vous ? Mbouck si adina ! (Jamais de la vie !)

Ils se mettent tous à vociférer, tous sauf Monsieur Fadel, surpris de ma réaction. Marre de tous ces gens ! Je retourne à l’intérieur de la maison, plus précisément dans la cuisine pour y récupérer deux grands couteaux utilisés généralement pour la découpe des viandes et du poulet. Je reviens à eux en frottant les deux couteaux, puis, arrivée devant eux, je frotte l’un des couteaux sur la terrasse, provoquant des grincements. Je frappe les deux ustensiles en avançant vers eux. Ils reculent.

— Je suis une f***e. J’ai un génie qui me suit depuis ma naissance, qui me possède quand je suis menacée et il sait très bien manier le couteau. Ne le poussez surtout pas à vous dépecer comme des animaux.

Je frappe de nouveau les couteaux au sol en poussant un cri. Les deux filles courent se cacher derrière Moussa, le frère aîné qui, lui aussi, est prêt à prendre ses jambes à son cou.

— Si vous ne voulez pas me voir possédée, foutez-moi la paix tant que je serai ici.

Je tourne sur moi-même en faisant des mouvements étranges tout en poussant des cris. Ils partent tous les trois presque en courant.

— Imbéciles !

J’ai lâché cette insulte doucement avant de me rendre compte que monsieur est tout près de moi.

— Suis-moi ! m’ordonne-t-il.

Je vais ranger les ustensiles dans la cuisine, puis je le rejoins dans son appartement. Il part poser sa valise dans sa chambre et revient.

— C’était quoi ce cirque tout à l’heure ? J’ai précocement perdu ma femme à cause de toutes ces débilités et je n’en peux vraiment plus. Vous êtes là pour vous occuper de mon fils et non pour passer le temps à vous disputer avec les autres habitants de cette maison.
— Je suis sincèrement désolée, monsieur, mais je ne pouvais pas laisser votre frère abuser de moi.
— A-t-il vraiment essayé de faire ça ?
— Je ne mentirai jamais sur un sujet aussi sensible.

Il se passe la main sur le visage et s’assoit dans le fauteuil derrière lui.

— Je suis vraiment désolé, Fakhane. Je vous promets que ça n’arrivera plus. Je vais régler ça.
— Merci, monsieur. Je peux y aller ?
— Euh, un instant s’il te plaît. Bon, je me permets de te tutoyer.
— Bien sûr, je suis votre employée.
— Ok, rassure-moi sur une chose : tout à l’heure concernant cette histoire de génie et de couteau, c’était bien une blague ?
— Oui, monsieur. C’est le seul moyen que j’ai trouvé pour qu’ils me foutent tous la paix jusqu’à ce que je m’en aille.
— Ça me rassure. Tu peux y aller.

QUELQUES SEMAINES PLUS T**D

~~NAKANY

Je me sens beaucoup plus faible aujourd’hui qu’hier. J’ai froid malgré le soleil qui brille dehors. J’ai la bouche amère au point de ne rien pouvoir avaler. Ce fichu palu m’a clouée au lit depuis ce matin. Je veux juste rentrer, m’allonger et dormir toute la journée.

— Mais tu es toute brûlante, Nakany, s’écrie tante Macky, la main posée sur mon front. Lève-toi, je t’emmène à l’hôpital.
— J’ai déjà pris des médicaments. Ça va passer après un peu de repos.
— J’ai dit de te lever, madame. Le palu, s’il est mal traité, peut entraîner de graves complications et parfois la mort. On te fera juste des injections pour que tu te rétablisses plus rapidement. Je vais prendre mon sac à main.

Est-ce que je peux encore contester ? Mais il n’est pas question que je monte me changer. J’irai avec cette robe paysanne que je porte généralement quand j’ai la flemme de me vêtir.

Comme tante Macky l’a dit, j’ai été maintenue pour la journée dans l’hôpital et on m’a placé un sérum. Ils m’ont prélevé du sang et de l’urine afin de procéder à des examens approfondis. En attendant les résultats, je reste paisiblement allongée sur le lit de l’hôpital.

— Nous avons vos résultats, annonce l’infirmière en rentrant avec mon dossier. Et ce que je peux vous dire, c’est "félicitations !" parce que vous êtes enceinte.

Je sursaute. Le choc de cette nouvelle est tellement fort que je me penche sur le côté du lit pour vomir dans le petit seau posé par terre. D’un coup, je suis de nouveau prise de froid, bien plus intense que celui du matin. Je tremble de tout mon corps. Cette fois, ce ne sont pas les effets du palu mais l’angoisse de ce pétrin dans lequel je suis.

— Ah, finalement tous les traitements que tu as subis ont porté leurs fruits. Sékou a dû lui aussi suivre des traitements. Toutes mes félicitations !

J’ai du mal à regarder tante Macky. Je me remets dans le lit et fais monter le drap sur moi. Je suis fichue. Cette grossesse est sans aucun doute celle d’Aziz. Depuis mon retour, Sékou et moi n’avons encore rien fait. Le dégoût que j’éprouvais pour lui s’est accentué depuis mon expérience avec Aziz. De ce fait, j’ai inventé des histoires à chaque fois que Sékou venait dormir chez moi. Je lui ai même dit que je suivais un traitement prescrit par un docteur que j’ai consulté et que ce traitement nécessitait une abstinence de quelques semaines pour augmenter mes chances de procréer. Sékou n’a pas discuté, et les choses sont restées ainsi jusqu’à aujourd’hui. À moins que je n’aie déjà été enceinte avant notre voyage en Côte d’Ivoire… mais c’est impossible. Nous y avons fait des analyses de sang, des échographies ; si j’avais été enceinte, cela aurait été détecté. Je n’arrive pas à croire que ce soit réellement en train de m’arriver.

— Je comprends ce que tu ressens.

Je reviens à moi au son de la voix de tante Macky qui s’est assise près de moi.

— Tomber enceinte d’un homme qu’on n’a pas choisi, qu’on n’aime pas, ce n’est pas toujours plaisant. Mais crois-moi, tu oublieras ce côté négatif quand tu verras ton bébé. Tu béniras le ciel pour ce cadeau qu’il t’a fait.

Je demeure silencieuse à faire mine de l’écouter, pourtant mon esprit se retrouve loin, précisément en France avec Aziz. Depuis mon retour il y a plus d’un mois, nous n’avons plus renoué le contact. Il m’avait déjà prévenue que ce serait mieux ainsi pour ne pas que je me berce d’illusions en l’attendant. Maintenant je me retrouve avec une grossesse de lui. Je ne sais pas comment prendre cette nouvelle. Si je dois m’en réjouir ou non.

J’ai été libérée en fin de journée et j’ai rendez-vous dans quelques semaines avec la sage-femme, tante Macky plus précisément. Après la naissance de ses enfants, Sékou n’avait plus trouvé d’inconvénient à ce qu’elle exerce ce métier qu’elle avait appris bien avant mon arrivée dans le foyer.

Je n’ai pas dit un seul mot depuis l’annonce de la grossesse jusqu’à maintenant.

— Nakany, tu es sûre que ça va ? insiste tante Macky.

Je fais oui de la tête.

— Ok. Va te reposer, mais si tu as envie de parler, je suis là.
— Hum !

Je monte rapidement m’enfermer dans ma chambre et j’appelle ma sœur.

« — Oui, madame. Ça va ? »
— Je suis enceinte.

Un silence s’abat. J’attends sa réaction avant de continuer.

« — Je ne sais vraiment pas comment réagir surtout que tu sais ce que je pense de ce mariage. Mais si tu es heureuse de cette nouvelle, je le suis avec toi. C’est un bébé. Il viendra certainement nous apporter un peu de joie dans ce monde de timbrés. »

— Mais il y a un problème.
« — Que veut Sékou encore ? Il veut… »
— La grossesse n’est pas de lui.

Encore un autre silence.

« — Je crois avoir mal entendu. »
— J’ai vraiment dit ce que tu as entendu. Mon mari n’est pas l’auteur. C’est… celui dont je t’avais parlé, en Côte d’Ivoire. Mon coup de foudre.
« — Ne me dis pas que… NON MAIS TU AS PERDU LA TÊTE ??? Tu as couché avec un autre homme que ton mari ? Tu as commis l’adultère ? »
— C’était plus fort que moi ! (J’éclate en sanglots.) Je suis tombée amoureuse de lui au premier regard et je n’ai pas pu lui résister. Tu me comprendrais si tu avais déjà été amoureuse.
« — Je n’ai pas besoin de tomber amoureuse pour savoir qu’on ne couche pas avec une personne autre que son mari. »
— (Pleurant à chaudes larmes.) Je n’ai jamais voulu de ce mariage. Cet homme me répugne.
« — Mais tu as quand même accepté, alors tu assumes jusqu’au bout. Mon Dieu ! Sais-tu dans quelle m***e tu t’es mise ? »
— Je suis désolée.

Je pleure de plus belle, ce qui plonge Fakhane dans un énième silence. Je l’entends soupirer.

« — Cesse de pleurer, je t’en prie. Je ne le supporte pas. »
— Je suis désolée de t’avoir déçue. Je ne voulais pas tomber enceinte. Je voulais juste goûter un peu à l’amour avant de revenir dans ma prison dorée. Je te demande pardon.
« — Non, chut ! Je ne suis pas déçue de toi. Il n’y a aucune erreur de ta part qui me fera ressentir cela contre toi. Au contraire, j’ai juste peur de ce qui pourrait t’arriver si la vérité se savait. »
— Qu’est-ce que je fais maintenant ? Je fugue ?
« — Ça sera encore pire. Même si tu viens te cacher ici au Sénégal, ça ne te fera pas échapper aux représailles de cette action. Ça pourrait se retourner contre toi de la pire des manières et ce n’est pas bon dans ton état. Ce que tu vas faire, c’est attribuer la grossesse à Sékou. Tu essaies de profiter de cette grossesse pour épargner assez d’argent. Ça pourra certainement t’aider un jour. »
— Mais depuis mon retour de la Côte d’Ivoire, je n’ai encore rien fait avec Sékou.
« — Alors, soit tu lui dis que la grossesse a été conçue bien avant ton départ, soit tu inventes quelque chose qu’il pourra avaler facilement. Il est vieux et bête. Il ne réfléchira pas beaucoup. Mais choisis toi-même le gynécologue ou la sage-femme qui te suivra, afin d’éviter qu’il ne prenne quelqu’un de son entourage qui pourrait lui rapporter des informations compromettantes sur ta grossesse. »
— C’est compris. Je vais faire comme ça en espérant que ça fonctionne.
« — Ça fonctionnera. Mais si jamais tu te sens en danger, fuis très loin sans regarder derrière. »
— C’est compris.
« — Hé, tu n’es pas seule. Fakhany un jour… »
— Fakhany toujours.
« — Je t’aime et je serai là, tout le temps. »
— Je sais, je réponds en m’essuyant le visage. Je t’aime.

Je regarde mon ventre en le caressant et je me dis intérieurement qu’on y arrivera. Je protègerais ce bébé même au péril de ma vie.

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