13/09/2024
Dino A99anasio !
L'hommage de Patryck de Froidmont à Dino Attanasio (99 ans) :
Attachant Attanasio… Attention, Talents Atomiques et Attractifs !...
À contrario du Petit Poucet, qui sème des cailloux blancs pour ne pas oublier son chemin, je plante
des crayons, pinceaux, albums… pour toujours me souvenir de la trajectoire extraordinaire de ce
DINOsaure de la bande dessinée. Sans nul doute, dès mon plus jeune âge, le Maestro du 9 ème Art a
fortement influencé ma destinée professionnelle. Dino Attanasio m’a donné les premières bases
pour y mettre le pied à l’étrier. J’ai eu la chance de faire de l’assistanat, pendant de nombreuses
années, dans son atelier. Il m’y apprit tant de choses, tant donné de son savoir, de ses acquis. Il me
permit surtout de pouvoir faire mes premières armes, afin de tenter une percée dans le milieu
artistique. Quand je dis donner, « offrir » est bien le mot, car il n’était jamais avare de bons conseils !
Toutes sortes de petits trucs de métier, qu’il expliquait en toute simplicité. Des « Systèmes D » très
utiles, que seul dans son coin, on peut mettre du temps à trouver… et qui me servent encore
régulièrement aujourd’hui, dans mon travail. Certaines de ses astuces étaient aussi pratiques pour la
vie de tous les jours. Par exemple, il me disait que se trouvant dans un pays dont il ne connaissait pas
la langue, si dans un établissement il voulait une crème glacée, il en dessinait une au serveur. Et s’il
était pressé, désirait son dessert en vitesse, il le griffonnait dans une voiture de course ! Sa
philosophie de vie était toujours prodiguée avec ce charmant accent Italien, qui ne l’a jamais quitté,
malgré des décennies en Belgique. Mais, qui-que-quoi-dont-où-comment, cette aventure
passionnante a commencé pour ma p’tite personne ? Bhein, il était une fois… moi, qui tout petiot,
cancre timide aux yeux bigleux et grosses lunettes, rasais les murs à la récréation. Assez vite, je
repère un autre élève qui, lui non plus, ne jouait au foot avec nos condisciples dans la cour.
Rapidement, la chimie passe bien entre nous, et on partage alors, le même banc du fond de la classe.
C’était D. Alexandre. Je finis par découvrir que son père était une célébrité de la bande dessinée : le «
papa » de Spaghetti, héro qui vivait ses aventures dans le magazine Tintin, avec, comme scénariste,
l’éminent René Goscinny (Astérix et Obélix) ! Et, pour les histoires de « Pastis et Dynamite » dans la
r***e « Line », il collaborera aussi avec un autre « géant » : Michel Greg (Achile Talon), qui fut un
temps rédacteur en chef du journal des jeunes de 7 à 77 ans. Oui, « Sept » est bien un chiffre
magique, car c’est à cet âge-là qu’un déclic se passe pour moi, une révélation… Quand Signor Padre
vient, en fin d’après-midi, chercher son fils avec sa rutilante voiture, style Cadillac, garnie de pare-
chocs chromés, et, à l’arrière, des aillerons comme un avion, tous les élèves sortent en courant sur le
terre-plein, entre la cour de récré et l’église de village, en hurlant : « M’sieur Dino, Dino, Dino ! ». Ils
entourent frénétiquement leur star. Celle-ci, un peu débordée par ses admirateurs en attente de «
p’tits Mickey’s », jette en l’air, à pleines mains, des autocollants, posters et autres déclinaisons de ses
personnages, provoquant une cohue plus impressionnante qu’une magistrale mêlée lors d’un match
de rugby. Impressionné et ébloui par cette marque de célébrité, je voulais aussi connaître cette
reconnaissance d’un public. Et, c’est décidé, j’abandonne l’envie d’être plus t**d fermier ou homme-
grenouille, je serai plutôt auteur de BD. Je ne me rendais pas encore compte du temps qu’il faudrait
pour atteindre, ne fusse que la cheville de mon modèle, ni l’abondant travail à abattre afin d’y
arriver. Surtout pour moi, qui était continuellement busé de chez dernier de classe, dans les cours de
dessin. Souvenir aussi d’une chouette surprise, un lundi midi à l’école, en allant manger dans le triste
réfectoire gris béton et sombre. Durant un congé scolaire, avec l’aide des professeurs, Dino et sa fine
équipe avaient tout repeint dans des couleurs chatoyantes, métamorphosé la cantine en une
véritable Chapelle Sixtine. Les murs enjolivés de fresques mettant en scène ses héros de BD, sans
oublier les caricatures de tous nos profs et du dirlo. Depuis ce jour-là, les repas dans mon assiette
semblaient avoir de meilleures saveurs. Devenu très complice avec Dino Alexandre, on se voyait ou
s’appelait quasi tous les jours. C’était un peu ma deuxième famille… J’étais la « pièce rapportée »,
comme s’amusait à me définir Madame Attanasio. Avec les années, à force d’être quasi tout le temps
à l’Attanasio Famiglia, chez Dino Père & Fils bien sûr, mais aussi Joanna la Fée du Logis, véritable
Shiva aux milles bras, et Ariana la fille, sans oublier le chien Pluto, je finis donc, de fil en aiguille, par
assister Dino sur certaines de ses réalisations. Tout d’abord, en commençant par gommer les
crayonnés des planches encrées. Et, au fur et à mesure, la réalisation de couleurs, ainsi que le traçage
et coloriage de centaines de cellophanes pour le film pilote de dessins animés de la série « Spaghetti
& Prosciutto». De même pour un film publicitaire de fer à repasser. Expériences qui installeront une
certaine confiance entre l’élève et le professeur, qui me laissera de plus en plus les coudées franches.
Par exemple, connaissant ma passion pour les logos, il me confia la tâche de créer ceux des noms des
personnages et titres ce certains albums, comme ceux des sympathiques « Ambroise & Gino » ou le
turbulent « Gianni Flash ». Et aussi les maquettes de mise en page des couvertures de cinq albums
inédits (des histoires parues dans différentes r***es, en Belgique et à l’étranger). Ce qui me sidérait
toujours, c’était sa rapidité et sa force de travail, toujours sur plusieurs séries qu’il abattait de front.
Une tonne de pages qu’il arrachait chaque semaine à la force du poignet ! Il bénéficiait d’une
puissance et aisance créatrice qui frisait l’impertinence. Jonglait brillamment avec différents styles
graphiques, tant pour l’humoristique avec sa série de Johnny Goodbye, que pour le réaliste avec les
aventures de Bob Morane, ou le livre historique sur la vie du Chah d& #39;Iran. Pays où il était reçu en star,
avec haie d’honneur et tirs de salves de canons. C’était vraiment un plaisir de circuler dans son
univers, au milieu de milles souvenirs, objets insolites, ou de s’attifer de sa collection de chapeaux
hétéroclites, ramenés lors de voyages dans le monde. Par endroits, son atelier ressemblait à une
librairie, tant s’empilaient des montagnes de belles r***es, de magnifiques bouquins. Aussi des
maquettes de voitures ou d’avions miniaturisés. Tous des éléments indispensables comme outils de
documentation, pour un dessinateur soucieux de la véracité de ce qu’il trace sur le papier.
Passionnant aussi, de tomber sur des photos d’expériences incroyables du passé, qui en rendraient
jaloux plus d’un. Tels ces clichés de Dino sur le plateau d’un tournage, interprétant de façon
bluffante, Napoléon, dans un film sur l’Empereur. Ainsi qu& #39;un intermède dans une réalisation de Jean
Cocteau, avec Jean Marais. Ou aussi, des photos assez « musclées » où, en tenue de gymnaste, il
effectue des figures sportives sur un Cheval d& #39;Arçons. Car il fut également athlète de haut niveau. Il
obtint un diplôme de moniteur dans cette discipline, et sera même qualifié aux Jeux Olympiques de
1948… Mais GggrRRRBLLbbll de foutue période sombre d’après-guerre !... Le point positif, c’est pour
nous les Belges, vu que, pour fuir l& #39;atmosphère pesante de cette période en Italie, il immigre et
s& #39;installe dans notre plat pays, avec son frère Gianni. Tous deux travaillent un temps pour la société
de films publicitaires Publi-Ciné. Enrichissant également, de croiser les assistants de Dino à l’époque.
Comme Marc Wasterlain (Docteur Poche…), Daniel Hulet (L’État Morbide…), Lucien Meys (Le Beau
Pays d& #39;Onironie…), Daniel Kox (L’Agent 212…), ou encore Pierre Seron (Les Petits Hommes) et William
Vance (Bruno Brazil), qui ont tous finit par se faire un nom dans le monde de la Bédé. Amusants
encore, les moments plus « privés », de soirée dans un jazz-club avec ses amis Maurice Tillieux (Gil
Jourdan…), Victor Hubinon (Buck Danny… ), ou après-midi-pile-de-crêpes, préparées par madame
Mittéï (L’Indésirable Désiré…) à Cheratte-Hauteurs (dans la Province de Liège). Autre moment «
émotion », le jour où Dino me demande de trier dans l’ordre, toutes les planches de ses séries
différentes, mélangées dans un sympathique meuble/coffre Pop Art en plastique. En rassemblant
celles de « Modeste & Pompon », au milieu d’entre elles, j’en découvre trois de la patte de Franquin.
Il les lui avait données, pour pouvoir bien analyser le style, les formes, le trait, etc … ce qu’il fit avec
brio, pour la reprise de ces gags hebdomadaires. Tenir entre mes mains tremblotantes, les originaux
de cet autre grand maître qu’est le géniteur de Gaston Lagaffe, pour moi apprenti bricoleur et
diplômé en bêtises en vrac, ça laisse des traces ! Une de mes premières fiertés, ce fut lors du
gommage d’une série de pages. Une histoire de « retour dans le passé » avec Spaghetti & Prosciutto.
On les retrouvait enfants (comme cela se fait beaucoup maintenant, avec les héros bédéïques : le
P’tit Spirou, le p’tit Chat, le P’tit Lucky Luke, etc…). Donc, nos deux Protagonistes Milanais y étaient
mômes, et, par habitude, leur créateur les avait affublés, instinctivement, de leurs traditionnelles
moustaches. En plus de compliments pour mon sens de l’observation, j’ai eu même le droit, muni
d’un pinceau et d’un tube de gouache blanche, de corriger dans chaque case, les distractions
pilleuses incriminées. Et, cerise sur le gâteau, à cette période-là, les « bons points » se
récompensaient aussi avec des biscuits et du chocolat… miam ! Un autre orgueil, c’était d’avoir été
dans les premiers, si pas le membre N°1 du Fan Club Dino Attanasio. On y bénéficiait de toutes sortes
d’avantages. Les premiers inscrits recevaient une planche originale de Modeste et Pompon (pas
moins que ça !), et un t-shirt à l’effigie de Spaghetti, tracé par l’artiste, en direct sur le tissu. Ça en
jetait, quand je me trimballais comme un fanfaron dans les festivals de bande dessinée. Mes fins de
journées d’ado, après les cours et avant d’aller souper avec mes parents, et pour avoir un bon
prétexte de ne pas faire mes devoirs et leçons scolaires, je galopais impatient vers le « studio ».
Celui-ci niché dans une grosse villa quatre façades, où je me sentais toujours très flatté de franchir la
porte. Entrée royale sur le model d’un temple Grec, ornée de deux colonnes et fronton triangulaire.
Beaucoup d’escapades aussi, avec la Bella Smala. En Belgique, entre autres à la Côte, dans
l’appartement à Knokke-le-Zoute. À l’étranger également, dans le mas provençal de Bandol, ou
encore à Londres, via la Malle Ostende/Douvres (Le tunnel n’était pas encore creusé sous la
Manche). De même qu’une aventure d’une dizaine de jours en Russie (cette fois juste avec « Dino
Junior » (comme l’appelait sa mère, pour éviter les confusions avec le paternel), … les pavés de la
Place Rouge en vibrent encore ! Et quand y’en a plus, y’en a encore… On va peut-être passer un tour,
pour la « peintoure à l& #39;houile », zapper les moments picturaux, où le créateur infatigable pousse
certains meubles du salon, et, à côté de la télé, y installe chevalets, palette, pinceaux, bidon de
térébenthine, et se la joue Léonardo da Vinci (il n’est pas diplômé pour rien, de l’Académie des
Beaux-Arts de Milan, où il obtiendra le "Ludi Juveniles", haute distinction dans le domaine de la
peinture )… Circuler, y’a tant à voir !! Attention, chef d’œuvre !!! Génie, vous avez dit génie ? Je
trouve que c’est une très bonne initiative et un ambitieux projet, que de rendre hommage à cet
artiste prolifique, aux facettes multiples et variées ! Il va de soi que cela me fait plaisir d’y apporter
ma p’tite pierre, à cet Édifice Pharaonique, cette volumineuse « Encyclopédie Attanasienne ». À
l’image de ses talents, son nom, qui bien sûr laissera aussi une griffe indélébile dans l’Histoire, était
prédestiné. Car « Attanasio » découle d’ « Athanase », dérivé du mot grec « athanatos », qui veut
dire IMMORTEL !
Patryck de Froidmont.